Le charme de la différence

de Cronos Davide Marrè*

Le néo-paganisme doit développer sa philosophie et une étique au delà du bien et du mal, qui soit capable de faire face à la théologie catholique et de répondre aux exigences spirituelles de la modernité.

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Cette réflexion sur la philosophie et la théologie néo-païenne, qui suit d’autres faites au cours des années, nait de l’expérience de cette dernière période et de la confrontation avec la religion carrément dominante en ce pays (Italie NdT), le catholicisme. Pourquoi réfléchir sur une confrontation maintenant? Pour des questions purement contingentes. Les temps difficiles dans le monde du travail, celui du journaliste, m’ont poussé à écrire, parmi tout les journaux pour lesquels je travaille, pour un magazine dédié au catholicisme et au nouveau Pape. Pour les désinformés, la figure de Bergoglio fait vendre bien plus de copies qu’une rock star. En ce sens son impact médiatique, que ceux qui travaillent en ce domaine connaissent bien, devrait faire regretter, au moins aux non-catholiques, le vieux Pape Ratzinger, qui avait un véritable effet dissuasif: pendant les années de son pontificat il a contribué à vider encore plus les églises déjà vides. En tout cas la crise du journalisme ne permet pas de crises de conscience.

La bête est vivante!

Ecrire pour un journal papiste c’est en tout cas une expérience professionnelle très intéressante. Comme on dit…à quelques chose malheur est bon! S’occuper de sujets liés au catholicisme, aux ordres séculaires, à des figures importantes comme Saint François, pousse quand même à la réflexion et parfois à un certain désemparement, dans l’Eglise, cette institution qui a millions de fidèles, il y a vraiment tout et n’importe quoi. Cela me rappelle que l’on appartient à un micro-monde querelleur et anarchique qui a du mal à s’organiser même de manière très simple et qui espère que l’église catholique s’éteint comme un dinosaure. Mais la grande bête est vivante, et compte tenu de l’age, elle ne va pas si mal!
Au cours des année je n’ai jamais caché le fait que le néo-paganisme et la Wicca doivent se confronter avec le catholicisme, comme les premiers chrétiens assimilèrent les doctrines philosophiques païennes les plus importantes.
La Wicca est une religion naturellement dialoguante, malheureusement, tout comme le néo-druidisme. Inutile de dire qu’ils doivent toujours se confronter avec le catholicisme, soit quand il s’agit de lire entre les lignes d’un procès de sorcellerie, soit quand il s’agit de récupérer de symboles païens qui ont été intégrés par le catholicisme, ou quand on doit lire ce qui reste de sa propre religion dans le compte rendu des moines, mais aussi quand il s’agit de redécouvrir les festivités.

Anti-catholicisme et conscience historique

A un moment donné cette animosité pour le catholicisme et le christianisme et ses dogmes éthiques et théologiques qui pousse beaucoup de gens à adhérer à la spiritualité néo-païenne, est substituée par une conscience historique. Puisque les raisons du succès du christianisme sont seulement historiques. Des événements profondément humains.
Un paganisme contemporain qui se base uniquement sur un anti-christianisme, est vide et ignorant, c’est le paganisme populiste et de masse. Ce genre de paganisme est heureusement étranger à la Wicca. Ils étaient ignorants ces chrétiens qui détruisaient les statues des dieux dans les temples, incités par les démagogues. Cependant les pères de l’église, tandis que l’on abattais les icônes des dieux, regardaient fascinés la philosophie des païens, Platon, Socrate, Aristote, pour s’approprier de leur pensée et fonder la théologie catholique.
Mais cet affinité philosophique devenait une superposition dans les zones rurales. Tandis que les statues étaient détruites dans les villes et les temples étaient transformés ou abandonnés, dans les campagnes ce fut seulement à travers l’iconoclastie que le christianisme se diffusa comme syncrétisme. À Diane, à Minerve, à Belisama on substitua simplement une autre Vierge. La multitude des dieux mineurs a été substitué par les saints, certains existants. Et certaines divinités ont conservé le nom, comme Brigid, la Déesse irlandaise associée à Sainte Brigitte de Kildare.

Le catholicisme polythéiste

Il n’y a jamais eu donc une grande distance entre un païen pratiquant et un chrétien pratiquant, à une époque, celle de la fin de l’Empire et du haut moyen age, au cours de laquelle les villes n’existaient presque plus, et il y avait beaucoup de confusion. Changez le bâtiment (souvent les églises étaient construites avec les mêmes pierres des temples ou elles étaient les temples mêmes) substituez les statues, insérez le rite de la messe, substituez les prêtres. Autour de ce noyau il survivait un énorme bagage de pratiques païennes qui étaient lentement assimilées ou rejetées. Un effort démesuré qui, mille ans après, n’avait pas encore porté ses fruits. Saint Charles Borromeo, dans la diocèse de Milan, faisait rédiger l’Index Superstitionum, à la fin du XVIème siècle, qui se trouve aujourd’hui dans l’Archivio della Curia Vescovile de Milan, une source unique en son genre. Ce texte très peu connu est un document très important, parce qu’il n’a pas été manipulé par l’inquisition, mais c’est une recherche informative, une enquête sur place, conduite par les prêtres de la diocèse et envoyée à l’archevêque. Il s’agit d’un recueil de pratiques liées à la superstition, encore vivantes. Certaines encore d’origines païennes, comme celle d’enterrer le mort avec une pièce dans la bouche et une poule sous le bras. En ces pratiques magico-réligiueses souvent les prêtres mêmes étaient impliqués directement.
Bon gré mal gré dans le catholicisme existe (encore aujourd’hui) un patrimoine de pratiques et rituels qui n’appartiennent pas à la culture catholique, mais à la culture rurale et païenne. Même aujourd’hui le néo-paganisme « bricolage » n’est pas si différent du catholicisme « bricolage ». Les pratiques changent, mais les concepts à la base d’une spiritualité qui n’a pas de signes spécifiques restent les mêmes. Faire le signe de la croix avant de jouer un match de foot, n’est pas différent de tracer un pentacle dans l’air avant d’affronter un voyage. Réciter une prière à un saint ou à une Vierge spécifique pour obtenir quelques chose (pratique diffusée chez les catholiques), n’est pas différent de l’invocation d’une divinité pour obtenir de l’aide. Face au catholicisme, la manie polythéiste de la Wicca ou des formes néo-païennes qui se sont développées en Europe du Nord et en Amérique dans un climat protestant qui ne permet aucune trinité, perd sa valeur. Du reste la définition contemporaine de paganisme polythéiste, où « polythéisme » veut remarquer une sorte de distinction du monothéisme, pourrait bien s’adapter si l’on était dans un pays islamique, mais dans un pays catholique, cela détonne. Aux yeux de l’anthropologue, le catholicisme, avec sa trinité et le culte de la Vierge et des saints, est polythéiste.
Et l’élément iconoclaste perd sa valeur aussi, où en Amérique il peut être révolutionnaire d’avoir une statue sur un autel, la sculpture catholique est si impressionnante qu’elle fait pâlir tout tentatif iconoclaste de la part des néo-païens. Une sculpture qui en effet enfonce ses racines dans l’ancien paganisme.
Mais la question est encore plus profonde. Où un néo-païen de religion protestante reste surpris quand il voit une prêtresse lever la coupe pendant un rituel, pour le catholique n’est pas si étrange. Chez les cultes protestants de dérivation calviniste il n’y a pas un prêtre qui doit « consacrer » le pain et le vin sur un « autel »: les éléments de la Sainte-Cène (le nom protestant de l’Eucharistie) sont préparés sur une table commune et la fréquence et le jour diffèrent d’une église à l’autre et d’une communauté à l’autre (une fois par mois, ou seulement trois ou quatre fois par an). Pour le luthérien il n’y a pas l’obligation de la sainte-cène, mais celle du culte da la parole, où la Sainte-Cène est toujours prévue.
Un catholique a un souvenir très précis de l’élévation du calice pendant la messe. Un rite qui, malgré le IIe Concile œcuménique du Vatican, a encore les connotations d’un rite et pas d’une réunion liée au culte de la parole comme chez les protestants. Même le  blessed be ,  « que tu sois béni » qui à l’étranger sonne comme profondément païen, pour un anglican, dont la liturgie est plus semblable à la notre, ça sonne presque monacale.

Le syncrétisme à l’envers

Pendant que j’édite les articles sur le catholicisme, essayant d’exhumer les examens d’introduction à l’étude des religions, d’histoire médiévale et d’histoire du christianisme et de l’église que j’ai passé il y a des années à la fac d’histoire, je me convaincs encore plus que le néo-paganisme, en Italie au moins, doit se baser sur deux éléments fondamentaux: dans la pratique on peut opérer un syncrétisme à l’envers, dans l’éthique il faut se baser sur une révolution des valeurs.
Mais qu’est-ce que le syncrétisme à l’envers? Il s’agit de repérer les éléments de dérivation païenne qui se cachent dans le catholicisme. Festivités, lieux, cultes particuliers. Puisque les différences superficielles, qui semblent être très importantes à l’étranger, dans les pays méditerranéens se réduisent, il faut faire un travail de réappropriation (et de recherche).
Si on prend en considération le catholicisme populaire, comme il est pratiqué encore aujourd’hui dans beaucoup de zones du pays et en particulier dans l’Italie du Sud, la pratique de la magie est encore en usage. Dans les provinces du nord il s’est développé depuis au moins deux décennies un sort de spiritisme catholique, où Padre Pio est l’entité la plus à la mode qui fait bouger des petites pièces, des croix, des petits verres et des planchettes; et le médium du village qui substitue la figure du guérisseur ou guérisseuse. Au sud les dévotions populaires et le recours à des personnages qui peuvent être classifiés comme sorciers et sorcières catholiques (gare à vous, si vous les appelez comme ça!) pour enlever le mauvais oeil, les malédictions etc, sont des pratiques assez diffusées. Un recueil de remèdes et formules qui feraient pâlir les pratiquants de la Wicca (au moins ceux qui ne sont pas italiens) ou de la « stregheria », la cousine plus moderne de la Wicca, mais avec des prétentions bien plus traditionalistes et ethniques, qui sont très à la mode aujourd’hui.
Beaucoup de ces pratiques font partie du folklore locale et d’autres plus rarement dérivent de traditions plus familière, les deux quand on peut les distinguer, sont en train de disparaître face à la modernité, mais aussi face à l’attitude de l’Eglise qui ne tolère pas ces formes de catholicisme. Le syncrétisme à l’envers c’est de sauver ces traditions, pas pour retourner à une sorte de superstition, mais à travers une relecture qui prenne en considération la racine plus ancienne (la racine païenne) et qu’elle puisse lui donner un nouveau signifié (la vision magique contemporaine du néo-paganisme et de la Wicca). C’est une nécessité fondamentale à la quelle en Italie heureusement pas tout le monde s’est soustrait. Bien évidemment il s’agit d’une opération sérieuse et profonde et il ne s’agit pas de reproposer, d’un point de vu New Age, des petits charmes que l’on peut retrouver dans des livres de quatre sous quelconque et dire que c’est mamie qui nous les a passés, comme il est déjà arrivé dans certaines produits éditoriaux discutables au sujet de la sorcellerie traditionnelle.

L’abime théologique

Mais si au niveau de la pratique ça ne semble pas être trop compliqué, au niveau de la philosophie et de la théologie, on est un peu comme des puces. C’est comme cela qu’ils devaient se sentir les premier philosophes chrétiens face à la philosophie du paganisme. Du reste les deux mille ans de doctrine on les sent, dans une religion qui a toujours distingué entre la masse et l’élite. Devant le château théologique et éthique du catholicisme, le néo-paganisme, semble lui aussi un château, mais de sable.
Il n’existe pas une philosophie organisée du néo-paganisme contemporain, même s’il y a bien évidemment des propositions en ce sens même à l’intérieur de la Wicca comme Amber Laine Fischer et Vivianne Crowley , mais il y a aussi des philosophes et anthropologues qui se sont occupés directement du néo-paganisme comme Fernando Savater, Salvatore Natoli, Marc Augé. Et il y a aussi des véritables points de repères philosophiques, pour la philosophie ancienne (les néo-platoniques) ainsi que pour la philosophie contemporaine (Nietzsche, Heidegger, Maria Zambrano, Jung et Hillman, les philosophes de l’écologie profonde comme Arne Naess).

Il est impossible et même contradictoire de parler d’une théologie néo-païenne dans une religion a-dogmatique. Mais il n’est pas impossible de concevoir une pensée néo-païenne qui puisse affronter la question métaphysique, psychologique/spirituelle (ce binôme à l’intérieur d’une vision non-scientifique de la psyché devient inséparable) et donc éthique et esthétique.
Sans aller au fond, relativement à la métaphysique, le néo-paganisme doit commencer à penser au rapport révélé par l’existentialisme entre « être » et « y être », et le proposer encore en termes d’identité/différence avec la dimension du divin et du sacré. Une voie déjà tracé en partie par Maria Zambrano, mais qui doit revendiquer l’essence profondément païenne des philosophies existentialistes et qui doit reconsidérer certaines doctrines néo-platoniques.
Une pensée néo-païenne devrait développer une psychologie qui s’occupe de clarifier pas seulement le but de l’homme, mais aussi celui des organismes vivants qui sont ses frères. L’écologie profonde et l’éco-psychologie ont déjà inspiré par rapport à ces thèmes. Bien sur ils pourraient être intégrés aussi avec le domaine plus strictement symbolique et psychologique de Jung e du psychologue le plus païen du XX siècle James Hillman.
Enfin en renouvelant le retour au kaloi kai agathos (c’est-à-dire à l’éthique pré-socratique de l’identité de bien et beau), il devrait offrir des réponses au niveau éthique totalement différentes par rapport au catholicisme.

Le charme de la différence

Dans l’éthique néo-païenne ils doivent rentrer aussi les thèmes de l’euthanasie, de l’autodétermination de la femme, de la protection de l’environnement et de l’écologie, du mariage homosexuel, et de la sexualité. En envisageant un renversement de l’éthique chrétienne et une spiritualisation de l’éthique laïque. Aussi le thème de la pauvreté ne peu pas être affronté par « au delà des pauvres il n’y a pas des salut » (extra pauperes nulla salus), mais en terme de justice sociale elle ne doit pas être considéré comme un état de grâce mais plutôt comme un vulnus (faiblesse) de la société qui doit être éliminé en réduisant les différences sociales. Ce ne sont pas les biens matériaux le véritable problème, mais ceux qui en ont trop et ceux qui n’en ont pas.
Il s’agit d’embrasser une éthique sans « diables », sans cependant tomber dans le manichéisme. Où le juste et l’injuste appartiennent seulement à la dimension humaine, comme le disait déjà Héraclite, à une dimension donc psychologique. Le beau est la dimension divine, puisque « belles sont pour le dieu toutes les choses ». Mais la dimension des limites humaines dans laquelle on vit, nous pousse à distinguer entre beau et laid, puisque même si on prend vie d’une seule et unique source , hommes et dieux, une seule différence nous sépare en tout, que nous on n’est rien, tandis que les dieux sont pour toujours. C’est dans la dimension des limites humaines, celle du beau et du laid, que le juste et l’injuste, le bien et le mal apparaissent. Et en cette apparition les mêmes forces de la nature, constructives et destructives, éros et thanatos pour utiliser un langage freudien, nous semblent bonnes ou mauvaises. Et pourtant notre esprit (et notre coeur) est semblable à celui des dieux et c’est à travers lui que l’on peut s’approcher encore au divin, en comprenant qu’il n’y a pas de séparation.
Cet étincelle divine qui est la source même de notre individualité, le Je suis, devient consciente d’être part d’un tout beaucoup plus vaste et infiniment grand. C’est exactement ceci le salut sans foi des cultes mystériques comme ils sont reproposés aujourd’hui à travers la Wicca par exemple. Ils ne proposent pas l’attente d’un bonheur qui arrivera dans l’au-delà, mais une incitation à faire: fais ce que tu veux, si cela ne nuit personne. Réclamer son propre bonheur maintenant, de cette façon, en découvrant les divinités tout de suite, au fond de soi-même, sans attendre aucun appel. Pas de foi, mais confiance en ce que l’on est. C’est la véritable réponse aux éthiques de la prohibition et de la mortification: le véritable charme de la différence.

Traduction de V.F. Voxifera

*Cronos (Davide Marrè), counselor, journaliste, essayiste, président de l’Association “Circolo dei Trivi” (association italienne inspirée aux principes de la Wicca et du Néo-paganisme, http://www.circolodeitrivi.com/) et directeur responsable du magazine Athame. Il a publié La visione del Sabba (La Vision du Sabba NdT) et Wicca: la Nuova Era della Vecchia Religione (Wicca: la Nouvelle ère de la Vieille Religion NdT) avec Aradia Edizioni, La psicologia esoterica (La Psychologie ésoterique NdT) avec Xenia, et il a dirigé pour Circolo dei Trivi, L’essenza del neopaganesimo (L’essence du Néo-paganisme NdT) et I principi della Wicca (Les principes de la Wicca NdT). Il est initié à la tradition gardnerienne/alexandrienne. Depuis plus d’une décennie il tient des conférences, cours et ateliers au sujet de la Wicca, du néo-paganisme et de l’ésotérisme.

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